Le matin s'étirait doucement sur Valrouge, déversant une lumière dorée à travers les persiennes mi-closes de l'appartement. Une brise tiède, chargée des premiers parfums du jour, s'infiltrait par la fenêtre entrouverte. Elle se mêlait aux effluves de café et de pain grillé qui venaient de la cuisine pour lui chatouiller les narines.
Ethel ouvrit les yeux. La place à côté d'elle était vide, encore tiède. Elle tendit la main vers le creux laissé par Pierrick, effleurant distraitement le drap froissé avant de la retirer. Le silence matinal était ponctué par les bruits feutrés de la pièce d'à côté, le tintement des couverts que Pierrick disposait avec soin sur la table en bois.
Elle ferma les paupières un instant, savourant cette sensation d'être attendue, choyée. Pierrick était un homme bien. Attentif, prévenant, rassurant.
Rassurant.
Ce mot lui vint à l'esprit comme une sentence. Il aurait dû être un baume, un refuge, mais il n'était qu'un rappel cruel de ce qu'elle cherchait à maintenir à flot : une vie stable, sans remous, sans vertige. Une existence ordonnée, mesurée, loin du chaos des émotions vivaces et vivantes.
Elle inspira profondément, repoussa le drap et se leva. Un frisson la parcourut lorsque ses pieds touchèrent le carrelage frais. Elle enfila son peignoir en cachemire, nouant distraitement la ceinture avant de rejoindre la cuisine.
— Tu fais toujours en sorte que je commence bien mes journées, dit-elle avec un sourire tendre, en s'appuyant contre l'encadrement de la porte.
Pierrick, adossé au comptoir, leva les yeux vers elle. Son regard brun la scrutait, intense et silencieux, cherchant sans doute à y lire autre chose que cette tendresse tranquille qu'elle lui offrait.
— C'est mon rôle de fiancé modèle, plaisanta-t-il avant d'attraper deux tasses.
Il posa devant elle un café baigné de lait, mousseux, exactement comme elle l'aimait. Puis il se pencha et effleura ses lèvres des siennes, avec cette douceur familière, cette patience infinie.
Ethel se laissa faire. Elle connaissait ce baiser. Il était délicat, précautionneux… et solitaire.
À cet instant précis, elle n'était qu'un corps qui répondait mécaniquement. Son esprit flottait ailleurs, loin d'ici, inaccessible même pour elle.
Pierrick recula légèrement. Elle vit dans ses yeux qu'il avait compris. Il comprenait toujours, sans jamais rien dire.
Elle tenta de briser ce silence, attrapant sa tasse entre ses mains.
— Sur quoi tu bosses en ce moment ?
Pierrick esquissa un petit sourire en coin.
— Voyons, tu sais bien que je suis tenu au secret professionnel. Impossible de divulguer des informations confidentielles... Surtout à la presse, ajouta-t-il en lui faisant un clin d'oeil.
Elle soupira, faussement déçue.
— Oh, dommage. J'espérais un scoop exclusif, concernant ma carrière, je ne peux vraiment jamais compter sur toi, répliqua-t-elle en soufflant sur la mousse de son café.
— Et toi, alors ? Madame la grande journaliste, demanda-t-il pompeux en s'adossant au plan de travail.
Elle eut un petit rire amusé.
— Tu es prêt ? Parce que je vais te lâcher des informations hautement confidentielles.
Pierrick prit une expression faussement grave.
— J'écoute, journaliste Saint-Clair.
— Un article sur la réhabilitation du vieux moulin, un autre sur les nouvelles ouvertures de commerces et un troisième sur le salon des automobiles anciennes, dit Ethel sur le ton de la confidence. Ah... Et puis tu sais, Gabriella essaie de m'embarquer dans la soirée d'Aurélien ce soir.
Pierrick fit mine de rien mais son sourire trembla.
— Ton frère est infernal. Il devrait peut-être se calmer un peu.
— Ah bah... C'est Aurélien quoi… souffla-t-elle avec une légère exaspération.
— Et donc, tu vas y aller ?
Elle hésita, effleurant du bout des doigts le bord de sa tasse.
— Je ne sais pas. J'avais dans l'idée de rester tranquille ce soir. Me faire couler un bain chaud, bouquiner un peu.
Pierrick posa sa main sur la sienne.
— Ça me va aussi.
Sa voix était calme, posée, mais elle devinait la tension sous-jacente. Celle qui naissait de son besoin de la retenir coûte que coûte, de ne pas la laisser s'éloigner trop. Comme s'il pressentait que, lentement mais sûrement, elle allait lui glisser entre les doigts.
Ethel baissa les yeux vers leurs mains jointes, puis grimaça presque coupable.
— Mais bon, tu me connais, je vais peut-être craquer si Gabriella insiste trop.
Il hocha simplement la tête, sans poser de questions, mais Pierrick était transparent pour Ethel, elle devinait toujours ce qu'il pensait sans peine.
*
Le début de journée s'étira lentement au journal communal, La Voix de Valrouge. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer un souffle chaud, chargé des rumeurs de la place du village.
Dehors, le ballet quotidien des commerçants se poursuivait, ils installaient leurs étals pour la matinée, discutant entre eux dans un mélange de rires sonores. Un klaxon retentit au loin, suivi du crissement d'un vélo s'arrêtant brusquement devant la rédaction. Un livreur appuya sur la sonnette et déposa un paquet sur le pas de la porte, avant de s'éclipser sans un mot.
À l'intérieur, l'air était plus lourd, chargé de la chaleur de juin. Un ventilateur fatigué tournait lentement dans un coin de la pièce, peinant à rafraîchir l'atmosphère.
Ethel était absorbée par son écran, les coudes posés sur son bureau, le dos légèrement courbé, concentrée sur son article.
"La silhouette du vieux moulin se dresse encore sur les hauteurs de Valrouge, témoin d'un autre temps. Longtemps laissé à l'abandon, il retrouvera bientôt son prestige d'antan grâce à un ambitieux projet de rénovation. La mairie, en collaboration avec l'association Patrimoine et Mémoire, prévoit..."
Elle s'arrêta un instant, relut la phrase, puis laissa échapper un soupir. Elle tapota doucement ses doigts contre le clavier, indécise. Son article était fade. Froid et sans saveur. Comme si elle ne faisait que retranscrire des faits sans y insuffler la moindre vie. On y sentait son ennui.
Elle recula légèrement sa chaise, pivota sur elle-même et jeta un coup d'œil au reste de la rédaction. Quelques collègues discutaient encore à voix basse, échangeant les derniers détails des articles en cours.
Elle ouvrit ses mails et parcourut distraitement les dernières demandes de son rédacteur en chef. Rien d'urgent. Pas d'appel en panique, pas de correction de dernière minute.
Elle hésita. Si la charge de travail restait la même, peut-être qu'elle pourrait partir un peu plus tôt, profiter de cette fin de journée avant que la nuit ne tombe.
C'est précisément à ce moment-là que Gabriella débarqua, son éternelle énergie en bandoulière.
— Dis-moi que tu viens ce soir.
Ethel leva les yeux, sceptique.
— Tu n'as même pas encore commencé à travailler et déjà tu es branchée là-dessus ?
— Oh, mais moi, tu me connais, je suis une employée modèle, ne t'inquiète pas pour ça… Par contre, on ne peut pas dire que ton cher frère le soit.
Elle s'assit sur le bord du bureau d'Ethel et croisa les jambes d'un air faussement détaché. Elle était perchée sur le rebord avec une familiarité absolue, comme si cet espace de travail était le prolongement naturel de leur amitié.
— Je me demande si Aurélien sait ce qu'est une journée de boulot normale. Parce que, visiblement, organiser des fêtes improvisées, c'est devenu sa vocation.
— C'est Aurélien… souffla une fois de plus Ethel avec amusement, comme une réplique qu'elle aurait déjà servie mille fois.
Gabriella hocha la tête, faussement songeuse.
— Exactement. C'est un miracle que vous ayez grandi dans la même famille.
Elle laissa tomber un silence, puis reprit d'un ton plus rêveur :
— D'ailleurs, quand on y pense, si tout se passe bien, toi et moi, on pourrait devenir de la même famille.
Ethel releva un sourcil.
— Pardon ?
Gabriella prit un air faussement innocent, les yeux brillants d'une lueur taquine.
— Bah oui. Imagine un peu : toi et moi, comme deux sœurs, par alliance ok, mais sœurs quand même d'une certaine façon… Nos vies seraient liées pour toujours. On passerait tous les Noëls ensemble. On râlerait sur Aurélien ensemble. Ce serait magnifique, non ?
Ethel secoua la tête en riant, mais ne put s'empêcher d'imaginer brièvement la scène.
— T'es incorrigible.
— Je sais. Mais avoue, tu serais ravie que je devienne officiellement de la famille.
— Gabriella…
— Quoi ? Ce serait tellement fabuleux. Et puis sérieusement, regarde la beauté de ton frérot ! Est-ce que quelqu'un peut me blâmer pour ça ?
Ethel posa un coude sur son bureau et la fixa avec un sourire amusé.
— Donc ton plan, c'est de le harceler jusqu'à ce qu'il se rende ?
Gabriella haussa les épaules, faussement indignée.
— Hé ! Je préfère dire que je suis une femme qui sait ce qu'elle veut. Ce n'est pas ma faute si ton frère est un idiot qui ne voit pas ce qu'il a sous les yeux. Les hommes sont trop limités pour savoir ce qui est bon pour eux, il faut les aider un peu.
Elle se pencha légèrement vers Ethel, un sourire malicieux aux lèvres.
— Et puis, soyons honnêtes, si quelqu'un doit un jour ramener Aurélien à la raison, ça ne peut être que moi.
Elle attrapa un stylo qui traînait sur le bureau et le fit tourner entre ses doigts, le tapotant contre son menton comme si elle réfléchissait à un plan machiavélique.
— Bon alors, tu viens ou pas ?
Ethel soupira, se laissant tomber légèrement contre le dossier de sa chaise.
— J'avais prévu une soirée tranquille, tu sais…
Gabriella leva les yeux au ciel, dramatique.
— Oh non, ma belle, ce serait un crime. Tu es jeune, bon sang, ça suffit les soirées tisanes-pantoufles, tu auras tout le temps de faire ça quand tu seras une mamie rongée par l'arthrose. Ce soir, on s'amuse, c'est tout.
Ethel hésita. Elle savait déjà qu'elle allait céder.
— Ok, d'accord, je viens. Mais si c'est encore une de ces soirées où tout le monde finit à moitié nu dans la piscine, je m'en vais immédiatement.
Gabriella lui lança un clin d'œil.
— Promis, ce sera digne… au moins jusqu'à minuit.
Ethel esquissa un sourire en coin avant de retourner à son écran et à son article insipide et sans intérêt.
*
La fin de journée approchait, et les bureaux de La Voix de Valrouge s'étaient lentement vidés, ne laissant derrière eux que le bourdonnement lointain d'une imprimante en marche et quelques conversations étouffées.
Des dossiers s'empilaient sur les bureaux désertés, témoins des articles en cours, tandis que la lumière déclinante des fins d'après-midi d'été s'étirait sur les murs clairs du journal.
Ethel sauvegarda son fichier une dernière fois avant de fermer son ordinateur portable. Elle laissa échapper un soupir, effleurant du bout des doigts la surface lisse de son bureau. L'après-midi avait filé sans qu'elle ne parvienne à se concentrer réellement.
Elle glissa son carnet dans son sac, attrapa sa veste sur le dossier de sa chaise et se leva en même temps que Gabriella, qui s'étirait paresseusement en bâillant.
— Tu vas voir, ça va te faire du bien.
Gabriella déposa un bras autour de ses épaules, la forçant presque à avancer vers la sortie.
— Je ne suis pas convaincue.
— C'est parce que tu réfléchis trop. Arrête un peu de tout analyser et profite de la vie.
Ethel haussa un sourcil, amusée.
— C'est ce que tu dis à Aurélien aussi ?
— Aurélien ne réfléchit pas assez, lui. Je suis là pour équilibrer les membres de la famille Saint-Clair, ricana Gabriella.
Elles sortirent du bâtiment, la chaleur du jour s'apaisant en une douceur plus supportable. La place principale portait encore les stigmates du marché matinal et des odeurs de poubelles et de fruits trop mûrs empestaient l'air.
Gabriella se tourna et fit quelques pas en arrière, les bras croisés sur sa poitrine, un sourire joueur au coin des lèvres.
— Allez, on se retrouve là-bas ! Pas question de me faire un faux plan, je te préviens !
Ethel leva les yeux au ciel, secouant la tête en signe de capitulation.
Elle traversa ensuite les ruelles pavées de la vieille ville pour rentrer chez elle, le bruit de ses talons résonnant sur la pierre. Le vent du soir caressait les façades anciennes, soulevant légèrement les voilages aux fenêtres entrouvertes.
Mais à mesure que la fête approchait, une étrange nervosité s'installait en elle.
Ce n'était pas seulement l'idée de la fête ou du comportement extravagant de son frère qui la préoccupait. C'était autre chose.
Un pressentiment diffus, une sensation familière qui lui grattait le cœur sans qu'elle puisse vraiment la nommer.
*
Ethel referma la porte de l'appartement derrière elle et posa son sac sur la table d'entrée, jetant un rapide coup d'œil à l'horloge accrochée au mur.
Elle retira ses chaussures et se dirigea vers la salle de bain. Une douche chaude. Un instant suspendu. Rien que pour elle.
L'eau glissa sur sa peau, enveloppant son corps d'une chaleur apaisante. Elle ferma les yeux, la tête appuyée contre le carrelage, espérant que la chaleur calmerait le tumulte invisible en elle.
Mais l'inquiétude restait, latente.
Lorsqu'elle sortit, enveloppée dans une serviette moelleuse, elle resta un long moment devant son armoire, indécise.
Gabriella lui aurait sûrement choisi une robe flamboyante, quelque chose de court et ajusté, de terriblement voyant. Mais Ethel n'avait pas envie d'attirer l'attention.
Finalement, elle opta pour une robe fluide couleur champagne, simple mais élégante. Les fines bretelles laissaient ses épaules dégagées, et le tissu léger épousait ses mouvements avec grâce.
Elle releva ses cheveux en un chignon négligé, laissant échapper quelques mèches autour de son visage, et se contenta d'un maquillage discret, juste assez pour illuminer son regard.
Elle était encore en train d'ajuster un collier à son cou lorsqu'elle entendit la clé tourner dans la serrure.
Pierrick entra.
Elle le vit à travers le reflet du miroir, debout dans l'entrée, déboutonnant les manches de sa chemise en retroussant légèrement les poignets.
Elle se retourna.
Il leva les yeux vers elle et se figea légèrement.
— Tu es superbe.
Elle haussa les épaules, passant la main sur le tissu de sa robe.
— J'ai mis quelque chose de simple.
Pierrick s'approcha lentement, les mains enfoncées dans ses poches, comme s'il hésitait à dire quelque chose.
— T'es sûre que tu veux vraiment y aller ?
Ethel croisa son regard, cherchant à deviner ce qu'il sous-entendait réellement.
Elle savait que ce n'était pas une simple question sur la fête.
Il voulait savoir si elle voulait réellement être là-bas… sans lui.
Elle détourna les yeux, replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.
— C'est juste une soirée., dit-elle doucement. Je vais passer un moment avec Gabriella et rentrer tôt.
Pierrick hocha lentement la tête.
— D'accord.
Mais elle vit ses doigts se crisper légèrement dans ses poches.
Puis, comme s'il voulait couper court à la discussion, il détourna le regard et jeta un coup d'œil à l'horloge à son tour.
— Je dois partir aussi. Je suis de garde ce soir.
Ethel fronça légèrement les sourcils.
— Ce n'était pas prévu, si ?
— Un collègue a eu un empêchement. J'ai pris sa place., répondit-il avec un haussement d'épaules.
Elle savait ce que cela voulait dire.
Pierrick n'aimait pas l'idée qu'elle parte à cette fête seule. Il préférait travailler. Occuper son esprit ailleurs.
— Alors sois prudent., souffla-t-elle simplement.
Il s'approcha d'elle et déposa un baiser sur sa tempe, ses lèvres restant une fraction de seconde de plus que nécessaire.
— Amuse-toi bien.
Elle hocha la tête, mais ne répondit pas.
Lorsqu'elle quitta l'appartement, elle ne se retourna pas.
Mais elle savait qu'il était resté dans l'entrée à la regarder partir.
*
L'air du soir était doux sur Valrouge lorsqu'Ethel gara sa voiture devant le domaine Saint-Clair.
À travers le pare-brise, elle observa un instant la grande maison familiale qu'elle aimait par dessus tout, si imposante sous les guirlandes dorées suspendues dans les arbres. La façade, inondée de lumière, semblait irréelle, presque hors du temps.
Derrière les grandes fenêtres, les ombres des invités se mouvaient en une chorégraphie désordonnée, tandis que des éclats de rire et le tintement des verres fusaient jusqu'à elle.
Elle inspira profondément avant de sortir de la voiture.
Dès qu'elle franchit la porte, elle fut happée par l'ambiance vibrante de la fête.
Un savant mélange de jazz feutré et d'électro moderne emplissait l'espace, les notes flottant dans l'air, joyeuses et légères. Aurélien avait, une fois de plus, orchestré un spectacle parfaitement dosé, où se croisaient amis d'enfance, figures locales et invités de dernière minute.
Les serveurs en veston noir glissaient habilement entre les convives, plateaux d'alcool et amuse-bouches en équilibre fragile sur leurs mains expertes.
Elle eut à peine le temps de souffler avant qu'une silhouette vive ne s'empare de son bras.
— Enfin !
Gabriella la secoua légèrement, son verre à la main, ses yeux pétillants d'excitation.
— J'ai cru que tu allais me laisser tomber au dernier moment !
— J'ai failli.
Gabriella lui lança un regard réprobateur, puis un sourire triomphant.
— Mais tu es là. Et regarde autour de toi, cette soirée est déjà incroyable !
Ethel parcourut la pièce du regard. Tout semblait normal. Familier.
Son frère, fidèle à lui-même, se tenait au centre de l'attention, un verre de whisky à la main, son rire éclatant dominant le brouhaha ambiant. Il était entouré de ses acolytes habituels, le regard vif, gesticulant en racontant une anecdote qu'il devait au minimum exagérer, et probablement même inventer de A à Z.
Gabriella suivit son regard et posa son menton sur l'épaule d'Ethel.
— Il est parfait, hein ?
Ethel souffla un rire amusé.
— Aurélien est un enfant capricieux. Pas sûr que ce soit ce que tu recherches.
— Si tu savais comme j'aimerais être son caprice.
Elle redressa la tête et attrapa une coupe de champagne sur un plateau qui passait, en sirotant une gorgée avant d'afficher un sourire malicieux.
— D'ailleurs, tu vas m'aider à lui parler.
— Aurélien n'a jamais eu besoin qu'on l'aide à parler à une jolie fille.
— C'est vrai, c'est surtout "écouter" qui n'est pas son fort, pouffa Gabriella en lui lançant un regard complice.
Ethel secoua la tête, amusée mais déjà résignée.
— Très bien, quel est ton plan machiavélique ?
— Tu vas nous rejoindre au bar, et je vais te poser une question totalement débile sur un de ses cocktails préférés. Il ne pourra pas s'empêcher de me corriger et… hop ! Il aime tellement se sentir le plus brillant dans une conversation, comme tous les hommes, même si toi et moi on sait bien que ce n'est qu'illusoire.
— Ton plan est d'une subtilité incroyable en effet, ironisa Ethel.
— Ne te moque pas, c'est bien assez subtil pour lui, répliqua Gabriella en lui donnant une légère tape sur l'épaule avant de disparaître en direction d'Aurélien.
Ethel la suivit du regard en souriant, avant de prendre son temps pour rejoindre le bar à son tour. Elle allait tout juste se glisser à côté d'eux quand un homme d'un certain âge, vêtu d'un costume trop ajusté, lui coupa la route avec un enthousiasme étouffant.
— Madame Saint-Clair ! Quelle surprise !
Ethel, prise au dépourvu, mit une seconde avant de replacer le visage de l'homme.
— Monsieur Delatour… ?
— François Delatour, exactement ! Traiteur de cette magnifique réception, mais aussi fondateur de l'entreprise Delatour Gastronomie !
Il bomba légèrement le torse, comme si prononcer le nom de son affaire devait lui conférer une certaine prestance.
— J'espérais justement croiser une journaliste de La Voix de Valrouge ce soir…
Ethel se crispa intérieurement. Elle voyait venir le piège, et il était bien trop tard pour s'échapper. Gabriella derrière Delatour la harponnait du regard mais Ethel ne savait pas comment lui fausser compagnie sans manquer de courtoisie.
— Je serais ravi que vous puissiez écrire quelques lignes sur mon service traiteur… Vous savez, j'emploie exclusivement des produits locaux, issus des meilleurs producteurs de la région. Notre charte de qualité est irréprochable, et je pense que les lecteurs de votre journal seraient très intéressés par notre démarche…
Elle sourit poliment, jetant un regard en biais vers son amie qui avait l'air de tenter une autre approche au lieu de venir la secourir.
Elle était piégée.
— C'est très intéressant, mentit-elle, tentant d'afficher un air aimable.
— Oh, mais vous n'avez encore rien entendu ! Nous avons lancé une gamme entièrement bio, et je pense qu'un article sur…
C'est à ce moment mortellement ennuyeux, alors que son esprit se ramollissait doucement, qu'elle l'entendit.
La voix.
Un éclat, au milieu du bruit, du jazz et du bourdonnement des conversations.
Un timbre rugueux, rauque, légèrement traînant. Une voix bien plus que familière : une voix intime.
Elle sentit tout son corps se figer.
Son verre trembla légèrement entre ses doigts.
Le traiteur continua de parler, mais les mots n'étaient plus qu'un murmure lointain, indistinct.
Elle chercha l'origine du son, un mouvement incontrôlable, presque maladif.
Rien.
Elle se força à respirer lentement.
— Vous disiez ?
Mais avant que Delatour ne puisse reprendre, la voix résonna de nouveau.
Plus claire. Plus proche.
Elle crut sentir son cœur rater un battement.
Sa vue se brouilla.
Son souffle se coupa.
Non. Ce n'était pas possible.
Elle balaya la pièce du regard, scrutant chaque visage, chaque silhouette.
L'espace lui sembla soudain plus étroit, les lumières plus agressives.
Elle avait rêvé, forcément.
Elle recula légèrement, son ventre noué d'une angoisse inexplicable.
Puis elle l'entendit encore.
Une phrase entière cette fois-ci, prononcée d'un ton léger, avec cette façon qu'il avait toujours eue de parler comme s'il se fichait du monde entier.
Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale alors que pourtant elle avait l'impression que son corps tout entier était entré en fusion.
Sans réfléchir, elle abandonna Delatour en pleine phrase et s'éloigna d'un pas rapide, presque fébrile.
Elle ne savait même pas où elle allait.
Elle cherchait.
Puis, son regard s'arrêta.
Là, près de la baie vitrée, adossé au chambranle d'une porte ouverte sur le jardin.
Il était là.
Iannis.
Il ne la voyait pas encore.
Il parlait avec quelqu'un, un sourire discret au coin des lèvres, son profil éclairé par l'éclairage artificiel de la terrasse.
Mais elle…
Elle ne pouvait plus détourner les yeux.
Ses doigts s'agrippèrent instinctivement à sa coupe de champagne, comme pour se raccrocher à quelque chose de tangible.
L'air lui manquait.
C'était réel.
Il était là.